Ecologiste à Toulouse

25 ans après AZF, que reste-t-il du « Plus jamais ça » ?

Il y a 25 ans, le 21 septembre 2001 à 10h17, l’usine AZF explosait à Toulouse.

31 personnes perdaient la vie. Des milliers étaient blessées. Des dizaines de milliers de logements étaient endommagés. Et toute une ville était profondément marquée.

Vingt-cinq ans ont passé. Une génération.

Pour celles et ceux qui étaient à Toulouse ce jour-là, le souvenir reste intact : le bruit de l’explosion, le souffle, les vitres brisées, le nuage, l’inquiétude pour ses proches, les sirènes, puis la découverte progressive de l’ampleur de la catastrophe.

Pour les plus jeunes, AZF appartient désormais à une histoire qu’ils n’ont pas vécue. C’est aussi pour cela que la commémoration est essentielle. Pour se souvenir des victimes, de leurs familles, des blessé·es et de toutes celles et ceux dont la vie a basculé ce 21 septembre 2001. Mais aussi pour transmettre ce que cette catastrophe nous a appris.

Car commémorer AZF ne peut pas seulement consister à regarder vers le passé. La mémoire nous oblige à regarder ce que nous faisons aujourd’hui.

De cette catastrophe est née une exigence : « Plus jamais ça ».

Mais vingt-cinq ans après, à Toulouse, tirons-nous réellement les conséquences de cette promesse ?

De nouvelles activités Seveso à quelques centaines de mètres d’AZF

En 2021, pour les vingt ans de la catastrophe, j’alertais déjà sur le maintien d’activités industrielles à risques à Toulouse, notamment sur le site d’ArianeGroup, classé Seveso seuil haut.

Cinq ans plus tard, nous ne sommes plus seulement face au maintien de ce risque. De nouvelles activités se développent.

En 2025, l’installation d’Ipsophène a été autorisée sur le site d’ArianeGroup, à environ 800 mètres de l’ancien site AZF. Cette nouvelle usine chimique, elle-même classée Seveso, doit produire le principe actif du paracétamol.

Produire du paracétamol en France, relocaliser des productions essentielles, retrouver notre souveraineté sanitaire et industrielle et créer des emplois sont des objectifs que je partage.

Le problème est de choisir de le produire ici.

Sur un site Seveso seuil haut. À proximité de quartiers densément peuplés. Dans une zone exposée au risque d’inondation. À quelques centaines de mètres du lieu de la plus grave catastrophe industrielle qu’ait connue Toulouse.

Avec les élu·es écologistes de Toulouse et de la Métropole, nous nous sommes opposés à ce choix d’implantation lors de l’enquête publique. Nous avons défendu la recherche d’un autre site sur notre territoire.

Depuis AZF, les procédures de prévention et de contrôle ont été renforcées, notamment avec la création des PPRT, et les industriels ont eux-mêmes engagé des efforts importants pour réduire les risques à la source.

Mais ces progrès perdent leur sens si les protections mises en place peuvent être contournées lorsqu’elles font obstacle à un nouveau projet.

Une protection héritée d’AZF que l’on contourne

Après AZF, un Plan de prévention des risques technologiques a été instauré autour du site d’ArianeGroup. Il devait précisément empêcher d’ajouter de nouveaux risques industriels dans ce secteur. Son règlement interdisait l’installation d’une nouvelle exploitation sans lien direct avec l’activité industrielle du site.

Ipsophène ne pouvait donc pas s’y installer.

Ce n’est pas une interprétation des écologistes. En décembre 2024, ArianeGroup reconnaissait lui-même devant la Commission de suivi de site que le PPRT ne permettait pas l’implantation d’Ipsophène, considérée comme une entreprise tierce.

Qu’a-t-on fait alors ?

Plutôt que de tirer les conséquences de cette interdiction et de rechercher un autre site, on a créé une « plateforme industrielle » permettant de lever cet obstacle.

Autrement dit, une règle de protection issue des enseignements d’AZF empêchait cette nouvelle implantation. On a trouvé le moyen juridique de la contourner.

Et c’est là que le passage du temps devient inquiétant.

Les règles adoptées après AZF ne l’ont pas été par excès de prudence ou par hostilité à l’industrie. Elles sont nées d’une catastrophe qui a fait 31 morts, des milliers de blessés et traumatisé une ville entière.

Elles traduisaient une leçon simple : ne plus augmenter l’exposition des populations aux risques industriels.

Faudrait-il considérer, vingt-cinq ans plus tard, que suffisamment de temps a passé pour revenir progressivement sur cette exigence ?

Non. Nous n’oublions pas.

D’autant qu’Ipsophène n’est pas le seul développement en cours. ArianeGroup prévoit également d’augmenter fortement sa capacité de production de perchlorate d’ammonium sur son site toulousain.

Nous ne sommes donc plus seulement face au maintien d’un risque industriel historique. Nous assistons au développement de nouvelles activités à risque au cœur de Toulouse.

La mémoire oblige

Chaque 21 septembre, Toulouse commémore AZF. Les responsables publics rendent hommage aux victimes, rappellent la catastrophe et prononcent, à juste titre, les mots « Plus jamais ça ».

Mais on ne peut pas commémorer d’un côté et oublier, dans les décisions que l’on prend de l’autre, les raisons mêmes qui ont conduit à renforcer les protections après AZF.

Il y a quelque chose de profondément contradictoire, et même de cynique, à rendre hommage aux victimes tout en contournant une règle précisément instaurée pour éviter d’exposer davantage la population aux risques industriels.

Car le temps qui passe ne rend pas le risque plus acceptable. Il ne rend pas les enseignements d’AZF moins pertinents. Il ne doit surtout pas permettre de défaire progressivement ce que nous avions collectivement décidé après la catastrophe.

Le risque zéro n’existe pas. Mais ajouter de nouveaux risques là où nous pouvons les éviter n’a rien d’une fatalité.

C’est pourquoi nous devons aujourd’hui réaffirmer une ligne claire : aucune nouvelle activité industrielle à risque ne doit venir augmenter l’exposition des populations dans ce secteur de Toulouse. La relocalisation industrielle est nécessaire, mais elle doit se faire dans des lieux adaptés, loin des zones densément habitées.

Vingt-cinq ans après, le meilleur hommage que nous puissions rendre aux victimes d’AZF n’est pas seulement de nous recueillir. C’est de faire vivre dans nos décisions les leçons de la catastrophe.

Une commémoration sans conséquence sur nos choix présents finit par vider la mémoire de son sens.

Nous, nous n’oublions pas.

Plus jamais ça. Ni ici, ni ailleurs.

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Antoine Maurice

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