Ecologiste à Toulouse

Fusillades à Toulouse : face au narcotrafic, changeons de stratégie

29 fusillades depuis le début de l’année. Quatre morts et une vingtaine de blessés.

Ces dernières semaines encore, les tirs se sont succédé à Toulouse, jusqu’à l’assassinat d’un jeune homme de 18 ans à Bellefontaine.

Nous devons regarder cette réalité en face.

Ces fusillades ne sont pas une succession de faits divers. Elles témoignent d’une violence liée au trafic de stupéfiants et aux affrontements pour le contrôle des points de deal. Et cette violence est d’abord subie par celles et ceux qui vivent dans les quartiers concernés.

Personne ne devrait avoir à s’habituer aux points de deal, aux armes ou aux tirs au pied de son immeuble.

La sécurité est un droit. Et ce droit vaut partout dans Toulouse.

Mais regarder la réalité en face, c’est aussi refuser les réponses faciles.

Ne réduisons pas le narcotrafic à une bataille politique locale

À peine le dernier meurtre commis, la bataille politique locale a repris pour savoir qui, de la Ville ou du Département, porterait la responsabilité de la situation.

Nous valons mieux que cela.

Sur un sujet aussi grave, qui touche à la sécurité des habitants, à la cohésion de notre société et jusqu’à notre souveraineté, ne faisons pas du narcotrafic un nouvel objet de polémique politicienne. Bien sûr, chaque collectivité doit prendre sa part : la Ville sur la tranquillité publique, le Département notamment sur la prévention et l’action sociale. Mais aucune ne démantèlera un réseau criminel international.

Le narcotrafic dépasse largement les frontières de Toulouse et les compétences d’un maire ou d’un président de Département. La responsabilité première de son démantèlement appartient à l’État, avec une coopération européenne et internationale à la hauteur.

Sortons de la politique du chiffre

Dire que le narcotrafic dépasse largement les compétences d’un maire ne signifie pas exonérer Jean-Luc Moudenc de ses responsabilités. Car depuis des années, il a lui-même choisi de faire de la sécurité l’un des marqueurs de son bilan municipal.

Toujours plus de policiers municipaux, toujours plus de caméras, toujours plus d’interventions : à force de présenter l’accumulation des moyens comme la preuve de l’efficacité de sa politique, il doit aujourd’hui accepter d’en regarder aussi les limites.

Toulouse compte désormais plus de 700 caméras. Pour ce nouveau mandat, Jean-Luc Moudenc veut encore développer la vidéosurveillance avec l’installation progressive d’une caméra par rue. La sécurité demeure l’une des priorités affichées de sa majorité.

Face aux dernières fusillades, il réclame désormais de nouveaux renforts de police nationale, notamment pour les équipes d’investigation. Et il résume lui-même sa position d’une formule : « Plus il y en aura, mieux ce sera. » Il a raison de demander à l’État davantage de moyens d’investigation. Mais le nombre ne peut pas être, à lui seul, une stratégie contre le narcotrafic.

Une caméra et la police municipale ne démantèlent pas une filière d’approvisionnement, ne remontent pas jusqu’aux commanditaires et ne saisissent pas les millions issus du trafic.

C’est cette limite que Jean-Luc Moudenc devrait aujourd’hui reconnaître. La question n’est pas seulement de savoir combien de policiers ou de caméras nous avons, mais ce que nous leur demandons de faire et quels résultats nous obtenons.

Il est temps de sortir de la politique du chiffre pour poser la seule question qui compte : qu’est-ce qui fonctionne réellement contre le narcotrafic ?

Finissons-en avec les opérations spectacle

C’est aussi la limite des grandes opérations « Place nette » ou « XXL ».

Elles mobilisent massivement les forces de l’ordre, permettent des contrôles, des saisies et des interpellations. Elles peuvent perturber temporairement un trafic. Mais elles ne peuvent tenir lieu de stratégie.

La commission d’enquête du Sénat sur le narcotrafic l’a elle-même souligné : il faut frapper le haut du spectre et ne pas limiter la lutte contre le narcotrafic à des opérations d’ordre public de type « Place nette ».

Car les exécutants sont souvent remplaçables.

Arrêter un guetteur sans remonter jusqu’à celui qui organise le réseau, saisir quelques grammes sans saisir l’argent, déplacer un point de deal sans casser son modèle économique, c’est condamner la puissance publique à recommencer sans cesse.

La lutte contre le narcotrafic nécessite du temps, du renseignement, des enquêteurs spécialisés, une police judiciaire et une justice disposant des moyens de conduire des investigations complexes.

C’est moins spectaculaire. Mais c’est là que se joue l’efficacité.

Frappons le narcotrafic là où il est puissant : l’argent

Le narcotrafic est d’abord une économie criminelle.

Sa puissance vient de l’argent qu’il génère, de sa capacité à le dissimuler, à le blanchir et à le réinvestir dans l’économie légale.

C’est donc au portefeuille des organisations criminelles qu’il faut s’attaquer : généraliser les enquêtes patrimoniales, identifier et saisir les avoirs criminels, lutter beaucoup plus fortement contre le blanchiment, renforcer les enquêteurs spécialisés et Tracfin, suivre les circuits financiers et développer la coopération internationale.

Frapper l’argent du narcotrafic, c’est aussi empêcher sa puissance financière de contaminer l’économie légale et de nourrir la corruption. Car ces milliards ne restent pas dans les poches des trafiquants : ils doivent être blanchis, investis et réinjectés dans l’économie. Immobilier, commerces, produits de luxe, cryptomonnaies peuvent ainsi devenir des vecteurs de recyclage de l’argent criminel. C’est aussi par cette puissance financière que les organisations criminelles peuvent chercher à corrompre des acteurs publics ou privés. La lutte contre la corruption doit donc faire pleinement partie de la lutte contre le narcotrafic.

Et il faut agir bien avant que la drogue n’arrive dans nos quartiers. Cela passe par la sécurisation des ports et des aéroports, le contrôle des conteneurs à risque, le renforcement des douanes et une coopération européenne et internationale beaucoup plus forte, notamment avec les pays producteurs. Le point de deal toulousain n’est que le dernier maillon d’une chaîne qui traverse les frontières.

Ce n’est d’ailleurs pas une idée nouvelle.

En septembre 2023, une cinquantaine d’élus de grandes villes et métropoles lançaient déjà un appel transpartisan à un véritable plan national et européen contre le trafic de drogue. Jean-Luc Moudenc en était l’un des signataires.

Ils demandaient notamment de généraliser les enquêtes patrimoniales, de s’attaquer au portefeuille des trafiquants, de renforcer les moyens de la justice et de faire diminuer la demande par la prévention et la santé publique.

Trois ans plus tard, j’aimerais que Jean-Luc Moudenc porte avec autant de force ces exigences auprès de l’État que ses annonces sur les caméras, les effectifs policiers ou le relais des opérations dans nos quartiers.

Ne laissons pas les réseaux recruter notre jeunesse

Démanteler les réseaux est indispensable. Empêcher qu’ils puissent sans cesse se reconstituer l’est tout autant.

Quand un adolescent interpellé peut être remplacé presque immédiatement par un autre, nous devons nous demander pourquoi les réseaux disposent d’un tel vivier.

La réponse est aussi sociale.

Il faut davantage d’éducateurs spécialisés, de prévention, d’accompagnement des familles, d’associations et de services publics présents dans les quartiers. Mais il faut aussi une présence policière différente : une véritable police de proximité, stable, connaissant les quartiers et leurs habitants, formée au travail de terrain et capable de travailler avec les associations et les acteurs de la prévention.

L’enjeu n’est pas d’opposer cette police du quotidien aux services spécialisés chargés de démanteler les réseaux. Nous avons besoin des deux : une présence publique qui protège les habitants et construit une relation de confiance sur le terrain, et des enquêteurs spécialisés qui remontent jusqu’aux têtes de réseaux. C’est précisément cette articulation entre proximité, prévention et investigation que nos politiques de sécurité doivent reconstruire.

Il faut surtout offrir des perspectives à des jeunes auxquels les trafiquants proposent de l’argent immédiatement disponible, un statut et l’illusion d’une ascension sociale rapide.

Il ne s’agit pas d’excuser ceux qui participent au trafic. Il s’agit d’empêcher les organisations criminelles de disposer d’une main-d’œuvre toujours renouvelée.

La prévention n’est donc pas le contraire de la fermeté. Elle est l’une des conditions de son efficacité.

Osons enfin la légalisation encadrée du cannabis

Et puis il faut avoir le courage de parler de ce qui alimente cette économie : la consommation.

Il n’existe pas de trafic sans marché.

Depuis des décennies, la France a choisi de répondre à la consommation de cannabis essentiellement par l’interdit et la répression. Cela n’a fait disparaître ni la consommation ni les trafics.

Alors ouvrons enfin sérieusement le débat sur la légalisation encadrée du cannabis.

Elle ne ferait évidemment pas disparaître le narcotrafic : la cocaïne, les drogues de synthèse et d’autres marchés resteraient. Mais pourquoi continuer à abandonner aux organisations criminelles un marché que des décennies de prohibition n’ont pas réussi à supprimer ?

Une légalisation strictement régulée permettrait d’en reprendre le contrôle public, de consacrer les recettes à la prévention et au traitement des addictions et de concentrer davantage les moyens policiers et judiciaires sur les organisations criminelles.

La politique des drogues doit aussi devenir une politique de santé publique : prévenir les consommations, réduire les risques et accompagner les personnes dépendantes.

Continuer exactement comme avant en espérant obtenir demain des résultats différents n’est plus tenable.

La sécurité est d’abord le droit de vivre en paix

Au bout du compte, derrière tous ces débats, il y a des gens.

Des habitants qui veulent simplement vivre tranquillement dans leur quartier. Des parents qui veulent que leurs enfants puissent sortir sans être happés par les réseaux. Des personnes qui refusent que leur hall d’immeuble ou leur rue devienne un point de deal. Des familles endeuillées. Et des jeunes qui meurent parfois à peine entrés dans l’âge adulte.

Ce sont eux qui devraient toujours être le point de départ de nos politiques de sécurité.

Ils n’ont pas besoin de voir se succéder les annonces et les opérations spectaculaires si, quelques semaines plus tard, les réseaux se reconstituent. Ils ont besoin que la République reprenne réellement prise sur cette économie criminelle et protège leur vie quotidienne.

Protéger, enquêter en profondeur, démanteler les réseaux, saisir leur argent, empêcher le recrutement des plus jeunes, réduire la demande et avoir le courage de changer ce qui ne fonctionne pas dans notre politique des drogues : c’est à cela que devrait se mesurer notre détermination.

La multiplication des fusillades à Toulouse nous oblige.

Parce qu’au bout des points de deal, des réseaux, des millions d’euros et de nos débats politiques, il y a des vies humaines. Il y a surtout des milliers de Toulousaines et de Toulousains qui ont simplement le droit de vivre en paix.

C’est à cette exigence-là que notre action publique doit enfin être à la hauteur.

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